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    March 10

    Gringoland

    Gringoland
    AU DIABLE VAUVERT

    Julien Blanc-Gras
    Gringoland
    © Éditions Au diable vauvert, 2005
    Au diable vauvert
    La Laune 30600 Vauvert
    www.audiable.com
    contact@audiable.com
    Catalogue disponible sur demande


    « Beaucoup est vérité et beaucoup est
    mensonge, cela s’est produit tout en n’ayant
    pas eu lieu, en ce temps-là on avait faim tout
    en étant rassasié, donc il était une fois… »
    Conte traditionnel kirghiz

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    « Tout bien considéré, il n’y a que deux sortes
    d’hommes dans ce monde :
    ceux qui restent chez eux et les autres. »
    Rudyard Kipling
    J’étais fatigué de m’agiter dehors, cet endroit plein
    de cons qui ne vous veulent pas forcément du bien.
    J’étais donc retranché chez moi avec Charlotte, fermement
    décidé à être aussi contre-productif que
    possible. Le monde du travail, je connaissais.
    J’avais pas d’a priori idéologiques. Plutôt des
    contre-indications existentielles, de l’ordre de la
    flemme. Sacrifier sa vie au stress et à la mesquinerie
    me semblait être un effort déraisonnable dans
    la mesure où je n’étais pas certain d’atteindre l’âge
    de la retraite. Je me vautrais donc dans la paresse
    par vocation, comme d’autres s’oublient dans le traGringoland
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    vail. Une forme de lâcheté enrobée d’alibis philosophiques.
    Mon activité sociale était limitée au strict nécessaire
    : aller faire les courses à l’épicerie et régler des
    paperasses pour les allocs. Je me contentais de pas
    grand-chose. Je n’avais rien. Pas de meuble, juste
    un sofa et une parabole. C’était suffisant.
    Je passais ma vie devant la télévision. Idéal pour
    éviter de s’ennuyer. Pas fatigant. J’avais depuis longtemps
    constaté qu’on pouvait survivre avec la télé
    comme seule compagnie. C’est un monde en soi,
    existant par lui-même, très distrayant. Je regardais
    tout. J’avais la culture mondiale à portée de télécommande.
    Je pouvais apprécier la diversité de la
    cuisine traditionnelle moldave ou me tenir au courant
    des derniers tubes pakistanais. Car tout ermite
    que j’étais, je restais connecté à la marche du monde
    extérieur. Il s’en passait des pas belles. Le monde
    partait en brioche et les gens avaient peur. La vision
    de la souffrance universelle faisait du dégât dans les
    salons à l’heure du repas. L’ironie, le détachement
    et quelques autres ruses de Sioux me permettaient
    de ne pas céder à la colère devant l’absurde.
    Je me laissais réconforter de bonne grâce par certains
    jeux, notamment Des chiffres et des lettres,
    à l’heure du goûter. Voilà une émission qui conservait
    son intégrité au fil des décennies dans un monde
    changeant et troublé. La gymnastique mentale
    imposée par le concept du jeu pouvait même passer
    pour de la subversion dans l’abrutissement général
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    qui régissait le monde cathodique. Mais l’abrutissement
    ne me gênait pas. J’étais consentant. Les variétés
    étaient en général correctement ficelées et le temps
    passait bien entre deux vannes éculées et un playback
    de lolitas se trémoussant sur de la daube. Il y
    avait bien quelques émissions où l’on cause, mais je
    ne tenais pas particulièrement à devenir intelligent.
    À quoi bon ? Tout allait bien. J’étais démiurge en
    mon studio, armé d’une télécommande qui faisait
    de moi le maître du seul univers palpable dans mes
    17 m 2 (je n’ai pas de fenêtres) : cent vingt-quatre
    chaînes. Clairement, il ne pouvait rien m’arriver.
    Non, je n’étais vraiment pas à plaindre. Je m’endormais
    régulièrement satisfait devant les ballets
    russes ou quelque Thema sur les îles du Pacifique.
    Tous mes besoins vitaux étaient comblés. J’avais
    même l’impression d’exister quand tous ces nazes
    venaient se ridiculiser de plein gré à raconter leur
    intimité sous prétexte qu’ils étaient chauffeurs routiers,
    starlettes ou unijambistes. J’étais leur confident.
    Je rigolais de bon coeur devant certaines émissions
    dites de télé-réalité. Ce terme me convenait dans la
    mesure où ces programmes mettaient en scène le
    mensonge et que le mensonge était le moteur, la
    norme et donc la réalité de nos sociétés. On avait
    tranquillement intégré l’humiliation comme ressort
    dramatique du troisième millénaire. Ça me permettait
    de me fendre la gueule en regardant des ingénieurs
    contraints de manger des testicules de mouton,
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    ou des bouchères d’une tonne se pointer devant un
    jury sadique l’espoir au ventre pour bégayer du Lara
    Fabian avant de partir en pleurant.
    Sur le plan hormonal, je me soulageais de mes
    trop-pleins grâce à XXL, ou sur le maquillage de
    Morgane dans Amour, gloire et beauté. Mais mes
    véritables jouissances, je les obtenais devant Planète
    ou National Geographic Channel. Des cameramen
    intrépides m’emmenaient à la découverte de
    contrées lointaines où les lamantins batifolaient
    peinards, où la nature exsudait une beauté et une
    cruauté éternelles bien éloignées du monde que je
    fuyais. La vie urbaine occidentale, avec ses codes
    sociaux alambiqués, avait réussi à transposer les lois
    de la nature à un environnement post-moderne.
    Ne parlait-on pas de jungle urbaine ? La cruauté
    avait bien survécu. Mais la grâce du béton ne
    m’était jamais parvenue et le concert des klaxons
    arrivait difficilement à m’émouvoir comme les premiers
    pas d’un bébé antilope.
    C’est ainsi que Charlotte remplissait avec ferveur
    mon besoin d’humanité, du moins au début. On
    s’était connus par hasard et par l’intermédiaire
    d’un ami qui voulait s’en séparer. Au premier
    regard, je l’avais prise pour un caniche. Je n’y
    connaissais rien, j’avais toujours trouvé un peu con
    d’avoir des animaux de compagnie. Ça trahissait
    une carence affective ou un besoin de domination
    non satisfait au contact des hommes. J’avais alors
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    réalisé que c’était exactement ma situation et j’avais
    adopté Charlotte qui s’est avérée être un berger des
    Pyrénées. Soit une sorte de serpillière exagérément
    affectueuse, au regard perdu entre les poils. Un clébard
    inutile, peureux, assisté, mais sympa. On
    avait des points communs. Nos relations étaient
    saines, de type compassionnel. Nous vibrions et
    déprimions ensemble. C’était un bon chien.
    Charlotte partageait mon engouement pour la
    télévision. Nous passions un temps fou à zapper
    tous les deux, avachis dans le sofa. Elle approuvait
    ou désapprouvait les programmes par différents grognements
    que j’avais assimilés. On se comprenait
    bien. Son émission préférée, c’était 30 millions
    d’amis. Je sacrifiais parfois Des chiffres et des
    lettres pour lui permettre d’aller renifler derrière
    l’écran quand Mabrouk apparaissait.
    On a passé pas mal de temps comme ça. Je regardais
    l’Occident s’écrouler en douceur, d’une chute
    amortie par les paillettes. Du pain et des jeux, en
    triple ration pour tout le monde solvable. Ça me
    convenait d’être où j’étais. Reclus, je ne risquais pas
    grand-chose. Et en ne faisant rien, je ne faisais rien
    de mal. J’espérais de la sorte ne pas contribuer au
    chaos ambiant.
    C’est Charlotte qui m’a donné les premiers signes
    d’inquiétude. Je l’ai retrouvée un soir, affalée
    devant la Starac’, complètement défoncée. Elle
    avait fini tous les mégots de tarpouf, l’oeil vitreux.
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    Elle essayait d’accompagner de ses gémissements un
    karaoké de Claude François. C’était moche. Je l’ai
    bien observée dans les jours qui ont suivi. Elle avait
    le poil un peu terne.
    Elle ne manifestait plus aucun intérêt pour les
    émissions animalières. Elle faisait la sieste à l’heure
    de 30 millions d’amis. Au début, j’attribuais ça à
    un mid-life crisis ou à la solitude. Je culpabilisais.
    J’ai dégoté l’intégrale de Rintintin dans un vidéoclub
    : elle a à peine jeté un oeil. Ce chien était neurasthénique.
    J’étais moi-même en train de m’étioler. À force de
    mater des trucs de vieux, mon métabolisme avait
    fini par se ralentir. Les jours low-fi, j’enchaînais
    Derrick et Laurent Romejko, un cocktail explosif
    qui avait déjà fait des victimes dans plusieurs maisons
    de retraite. Pour être honnête, ça n’allait plus
    du tout. Depuis plusieurs mois, dans Amour,
    gloire et beauté, Morgane refusait d’avouer le nom
    du père de son enfant. Le suspense avait fini par
    me lasser.
    Je bloquais parfois des journées entières sur la
    mosaïque. Seize petits bouts de fenêtres sans son.
    Luchini et Zidane en simultané. Des surfeurs sautent
    des barres rocheuses dans les homards de
    Maïté. Il fait 28 degrés à Tunis, Porte de Bagnolet
    fluide. Le nouveau Phil Collins est « enfin » disponible,
    un homme vient de tuer sa mère.
    Impossible de faire un choix. Trop de choses m’ar13
    rivent en même temps. Qui peut comprendre ça ?
    Je me noyais dans le flot, emporté par le
    tourbillon des informations permanentes et finalement
    sans objet. Je dormais devant mon écran le
    plus clair de mon temps. Un sommeil entrecoupé de
    jingles pub et de rêves étranges. J’assistai à une
    grande partouze réunissant des top models de toutes
    les couleurs, des nains, des envoyés spéciaux et des
    cruciverbistes. Méga-bandant, pas le droit de toucher.
    J’étais seize personnes en train de faire des tas
    de choses différentes et un oeil mécanique me regardait
    distraitement. J’avais peur de me réveiller
    transformé en lofteur. Je me levais à peine assez tôt
    pour pouvoir regarder Des chiffres et des lettres.
    Mes résultats baissaient. Je faisais rarement mieux
    que six lettres (comme iguane). Je n’avais pas trouvé
    un compte est bon depuis des lustres. Je dormais
    trop, j’étais tout le temps fatigué. J’avais perdu toute
    notion du jour et de la nuit. La petite épicerie du
    coin n’était pas ouverte pendant mes heures d’éveil.
    Il restait un pot de mayonnaise dans le frigo.
    Vers février, je fus pris d’une faim abominable.
    Une véritable envie de quelque chose, urgente et irrépressible.
    Ça ne m’était pas arrivé depuis des mois.
    J’ai couru dehors. La première vision fut l’arche d’un
    McDonald’s. Je me suis enfilé quatre Big bacon en
    neuf minutes. J’étais repu, plein comme un oeuf,
    malade. Je n’avais pas fait attention à l’odeur en rentrant.
    Ça sentait le graillon, l’adolescent et la frustration.
    Je rentrai chez moi en titubant.
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    La télé était allumée sur Qui veut gagner
    des millions ? Jean-Pierre Foucault demandait à
    Jacqueline, ouvrière à Valenciennes, le nom du
    point culminant de la planète.
    Charlotte n’était pas là. Je l’ai trouvée dans la
    salle de bain, agonisante. Elle avait avalé la quasitotalité
    d’une boîte de somnifères. Je l’ai prise dans
    mes bras, affolé. Son regard déjà un peu éteint me
    disait :
    — Pardon, mais tu n’as pas su réagir quand il
    était encore temps. Ça ne sert à rien de vivre dans
    ce monde-là. Je ne pouvais plus.
    Elle est morte au moment où Jacqueline gagnait
    une cuisine Mondial Kit.
    Clint Eastwood l’a dit avant moi : le monde est
    divisé en deux catégories. Ceux qui passent à la télé
    et ceux qui regardent la télé. Le monde visible et
    le monde visé, qui est invisible. Le monde visible
    est fluctuant. Une armée de caméras déplace son
    point de vue, quadrille la planète et impose une
    réalité parallèle mais commune, subie par les habitants
    du monde visé, c’est-à-dire les gens. À ma
    connaissance, ces derniers n’existent pas. Sinon on
    les verrait. Ça m’embêtait quand même un peu,
    cette idée. Je n’étais jamais passé à la télé. Des milliards
    de gens devaient donc s’imaginer que je
    n’existais pas. Eux non plus, en même temps. C’est
    perturbant. La planète mentale rétrécit en élargissant
    le champ de vision des hommes. On se regarde
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    dans le blanc des yeux et on ne se voit pas forcément
    mieux.
    «Une grande déstabilisation est à l’oeuvre »,
    pérorai-je, en regardant Nicolas Hulot remonter
    vers les sources du Gange. Un habitant de Bénarès
    commentait les effets du 11 septembre en se brossant
    les dents dans le fleuve sacré charriant des
    cadavres. Ça a l’air magnifique, l’Inde. Une civilisation
    millénaire, incompréhensible, avec ces crèvela-
    faim qui cajolent des vaches bien portantes. Un
    éclair de lucidité me sauta à la gorge. J’étais triste,
    pâle, je m’emmerdais comme un rat mort. J’avais le
    cadavre d’un chien sur la conscience et dans ma
    salle de bain. Charlotte avait raison. On ne peut
    pas passer sa vie à ricaner de loin. Ma retraite
    cathodique était un échec. La télé ne rend pas seulement
    con, elle rend surtout malheureux. J’en suis
    venu à penser que les derniers hommes étaient ceux
    qui se passaient de télévision. Je suis monté au
    premier étage de la tour Eiffel et j’ai balancé mon
    Philips coin carré. Deux secondes de vol, un petit
    crash. Les employés de TDF travaillant dans l’abri
    anti-atomique situé sous la tour n’ont rien entendu.
    Il fallait maintenant que je me repositionne face
    à l’existence. On ne peut pas vivre sans le concours
    d’autres êtres humains. Le monde est vaste et accessible.
    Il faut que je vérifie que tout ceci n’est pas une
    illusion. Il faut que j’aille voir ailleurs comment les
    gens vivent. Il faut que j’aille en Inde. Ou ailleurs.

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    « I was alone, I took a ride,
    I didn’t know what I would find there. »
    Lennon/Mc Cartney
    J’ai vendu mon sofa et j’ai acheté un billet d’avion.
    J’ai dormi deux heures. Je me suis réveillé comme
    un seul homme pour ne pas rater mon vol. Ça
    me faisait bien peur de rater mon avion, plus
    que de le voir s’écraser sur une tour. Question
    de probabilité.
    Je déteste les aéroports. Envahis par les
    marques jusqu’au moindre pixel, peuplés de
    businessmen propres qui font tourner la
    machine, de beaufs qui cherchent leur chemin,
    de vieux Américains qui sont chez eux et de
    jeunes cons qui s’habillent pour prendre l’avion
    comme s’ils allaient aux Oscars. Tout le confort
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    moderne, aseptisé et caricatural. Des enseignes
    de luxe à portée de main entre deux correspondances.
    De quoi consommer pour ne pas paniquer.
    Tout est bien.
    J’adore les avions. On est moins bien installé,
    c’est vrai. Mais on vole et il ne faut pas oublier
    qu’on peut faire la course avec le soleil. Les
    voyages ont cela de rigolo qu’ils permettent
    d’être partout à la fois. Là, je suis nulle part entre
    l’Islande et le Sri Lanka, à 10 000 mètres d’altitude
    et 900 km/h. J’ai douze chaînes sur mon
    écran. Je somnole devant Shrek (marrant) et
    Tomb Raider (beaux tétés).
    Ma voisine de fauteuil est une jeune Canadienne
    avec une tête d’Anglaise. Elle ose à
    peine me dire qu’elle est employée chez Microsoft
    :
    — Je travaille pour Satan, me glisse-t-elle avec
    un clin d’oeil et un accent à reconduire Céline
    Dion à la frontière.
    Elle a passé deux semaines en Espagne, où elle
    n’a rien trouvé de mieux à faire que « du shopping
    ». Elle dit qu’elle est contente mais aussi
    qu’elle est contente de rentrer parce que « deux
    semaines toute seule, c’est long ».
    Comme elle me saoulait, je me suis reconcentré
    sur mon écran. Un Jean Claude Van Damme
    plus aware que jamais devait éclater pas mal de
    tronches pour venger un ami lâchement assassiné
    par un cartel mafieux. J’engageai la conver19
    sation avec mon autre voisin, qui s’avéra être un
    Argentin plein d’attentions.
    — C’est très dangereux notre ville d’arrivée,
    beaucoup de violence. Il ne faut jamais se promener
    seul, me prévint-il.
    — Les gens disent ça dans toutes les villes du
    monde, non ?
    — Peut-être, mais là-bas c’est pire.
    Jean-Claude Van Damme était dans une sale
    passe. Blessé, il était entouré par une dizaine de
    types patibulaires armés de gourdins et de couteaux
    qui souhaitaient clairement le finir. Cela
    dit, je ne m’inquiétais pas beaucoup pour lui.
    J’observai avec quelle maestria Jean-Claude s’en
    sortait en essayant de noter quelques feintes
    de corps et autres coups tordus utiles pour
    se débarrasser de quelqu’un qui en veut à
    votre vie.
    J’ai fermé les yeux et Lara Croft est venue me
    supplier de la sodomiser, vigoureusement de
    préférence. Je me suis vu dans l’obligation de
    décliner l’offre de la cyber-gourgandine. J’ai
    une mission à accomplir, je ne peux pas me
    permettre de me disperser. Je caressai donc la
    joue de la bougresse dévastée par mon refus et
    me réveillai avec une solide érection. Mes voisins
    m’ont regardé d’un oeil inquiet, il se peut
    que j’aie hurlé des insanités pendant mon
    sommeil.
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    Le pilote a atterri comme un chef. Sur le
    bitume devant l’aéroport, j’avais un numéro de
    téléphone et un billet retour pour l’Europe.
    Je me suis jeté dans un bus en direction du
    centre-ville. Étourdi par le jetlag et un exotisme
    embryonnaire, je m’affalai sur le premier siège. Il
    faisait nuit derrière la vitre. J’y étais sur mon autre
    continent.
    Maintenant que je suis arrivé quelque part, je
    peux me poser la question : pourquoi le Mexique?
    C’est tellement grand qu’on ne sait pas par où
    commencer. C’est pas une ville, c’est un
    monstre. Mexico déborde de partout. Mexico
    dévore le Mexique, Gargantua fait ville. L’agglomération
    empiète sur les États voisins, sa
    croissance l’étouffe. Chaque jour, des milliers de
    personnes affluent au distrito federal. Ils arrivent
    de tout le pays parce que ça brille de loin. La
    population a triplé en vingt ans, paraît-il. Mais
    de toute évidence, c’est impossible à chiffrer, une
    machine pareille.
    La première chose à faire, c’est prendre de la
    hauteur. Du haut de la torre latino-americana,
    on est largement au-dessus du niveau de la mer
    et le monde est une ville aux contours impossibles
    noyés sous la pollution.
    Des centaines de milliers de personnes sont
    nées ici et n’ont jamais dépassé cet horizon
    physique. Une armée de coccinelles Volkswagen
    21
    alimente en globules verts et blancs les artères
    de la bête dont le sang bout en permanence.
    Mexico ne s’arrête jamais. Mexico est un chaos,
    un chaos qui fonctionne, quelque part dans l’inachevé.
    Je suis une minuscule cellule, un corps étranger.
    Ça me convient. Je suis seul dans la plus
    grande ville du monde avec rien à faire.
    2422 mètres d’altitude, zéro pression. Je ne
    connais rien et j’ai tout à découvrir. Maintenant
    il faut plonger.
    Je découvre :
    La plus grande place d’Amérique latine, le
    Zocalo, construite sur les ruines d’un temple
    aztèque. Des fusils-mitrailleurs qui gardent
    les boulangeries. Des vendeurs de tacos dans les
    gaz d’échappement. Des costards cravates sur
    des embonpoints gominés. Des militaires qui
    fument en faisant des bras de fer à l’entrée du
    palais présidentiel. Des mamies qui lisent des
    BD érotiques sur les bancs publics. Des odeurs
    chaudes qui donnent envie d’arrêter de fumer.
    Des dégradés de couleur sur la gueule des gens,
    du rare blanc laiteux à l’ocre vif. Le clochard
    avec les plus gros sourcils du monde assis dans
    un fauteuil club au milieu de la circulation. Un
    groupe de funk qui chante que Jésus est vivant.
    Des enfants qui dorment au bord de l’autoroute.
    Des ruines qui côtoient les tours de verre.
    Gringoland
    22
    Des bidonvilles en construction permanente sur
    des dizaines de kilomètres. Des nounours peints
    sur les murs, assourdis par le vacarme de la respiration
    coordonnée de vingt-cinq millions de
    personnes.
    Une ville bandante à visiter, impossible à habiter.
    Je me promène depuis plusieurs jours sur le
    marché qui part du Zocalo et s’enfonce dans
    des ruelles qui vont sûrement jusqu’au Brésil.
    Une ville dans la ville. Les puces de Saint-Ouen
    au soleil. Des étals par milliers qui vendent à
    peu près tout, et surtout n’importe quoi. Beaucoup
    de vêtements, des piles, des tournevis, des
    jouets, des lotions contre le mal de dos. Des
    livres. Guide de l’épanouissement sexuel dans le
    couple, Tous les secrets du tarot, Mein Kampf.
    Des stands de musique proposent tous les
    disques, gravés pour dix pesos. Je fais une
    bonne razzia, incluant un « mejor de » Vicente
    Fernandez, le roi des mariachis. Des vendeurs
    perchés aux réverbères et dotés de mégaphones
    hurlent toute la journée leur même mélodie
    traînante : « cinco pesos, le vale », en glissando
    do-mi-do-sol.
    Je longe une rue où on ne vend que des chaussures
    sur des kilomètres, ce qui laisse supposer
    que les Mexicains ont beaucoup de pieds. Puis
    une autre où on trouve des robes de mariée et
    pas autre chose. Des centaines de magasins col23
    lés les uns contre les autres, qui proposent tous
    la même chose au même prix. Je vais acheter des
    clopes à la pharmacie en me disant que je peux
    rester très longtemps dans ce pays avant de comprendre
    quoi que ce soit.
    J’avais utilisé ce numéro de téléphone. Nous
    roulions au pas sur l’avenida Insurgentes, une
    autoroute transperçant Mexico de part en part,
    sur quelque chose comme soixante kilomètres.
    La circulation était évidemment démentielle.
    Des moustachus à casquettes installés sur la
    chaussée avec des tables vendaient des journaux,
    des chewing-gums et des boissons. Leur
    peau était couleur Co2 et ils devaient avoir des
    bronches Germinal. Rafael prit deux cocas et
    tendit huit pesos sans regarder la main qui les
    acceptait. Je squattais depuis quelques jours
    chez lui, dans les beaux quartiers de San Angel.
    Trotski avait été assassiné à quelques kilomètres,
    mais c’était il y a longtemps, le quartier
    était sûr.
    Rafael était pété de thunes depuis plusieurs
    générations ce qui lui autorisait ces manières
    quasi aristocratiques, décontractées voire ennuyées.
    Il était content de me voir. On avait sympathisé
    en Europe où il vadrouillait en marge de ses
    études. Il me faisait visiter son monde avec
    enthousiasme. Il était assez grand pour un
    Mexicain, plutôt costaud avec des traits fins et
    Gringoland
    24
    une mâchoire carrée. Il avait mon âge et de
    vagues projets. Monter un journal. Il avait déjà
    le titre : Oh yeah ! Ça sonnait bien.
    Il m’expliquait qu’il n’avait pas le droit de
    prendre sa voiture aujourd’hui, la circulation
    étant alternée en fonction du numéro des
    plaques pour réduire la pollution. J’étais surpris
    d’apprendre l’existence d’un code de la route
    dans cette ville. J’avais remarqué que les composantes
    essentielles d’un véhicule étaient le klaxon
    et l’icône religieuse, qui n’empêchaient pas les
    massacres routiers à grande échelle. En cas de
    contrôle policier, qu’on soit en règle ou pas, il fallait
    toujours avoir de la monnaie sur soi, car les
    flics sont mal payés. C’est dans les moeurs.
    Rafael quitta Insurgentes pour s’engager sur
    une bretelle. Ça devenait bidonville, seules les
    églises brisaient l’homogénéité des innombrables
    petites constructions carrées. Fractales de la
    misère, sans l’eau courante.
    — Ferme ta porte à clé. C’est zone de kidnapping
    express par ici.
    — C’est joli comme expression. Ça consiste
    en quoi ?
    — On te braque dans ta voiture, on t’enlève
    et on envoie un de tes doigts à ta famille avec
    une demande de rançon.
    — Sympa.
    — Tu viens faire quoi ici exactement ?
    — Du tourisme, je crois.
    — Ça va te plaire. C’est un grand pays le
    Mexique. Il y a des milliers de choses à faire, si
    tu as du temps.
    — C’est la seule chose que j’ai, en fait.
    — Je sais par quoi on va commencer.