nathalie's profilenath's pagePhotosBlogListsMore ![]() | Help |
|
March 10 GringolandGringoland AU DIABLE VAUVERT Julien Blanc-Gras Gringoland © Éditions Au diable vauvert, 2005 Au diable vauvert La Laune 30600 Vauvert www.audiable.com contact@audiable.com Catalogue disponible sur demande « Beaucoup est vérité et beaucoup est mensonge, cela s’est produit tout en n’ayant pas eu lieu, en ce temps-là on avait faim tout en étant rassasié, donc il était une fois… » Conte traditionnel kirghiz 7 « Tout bien considéré, il n’y a que deux sortes d’hommes dans ce monde : ceux qui restent chez eux et les autres. » Rudyard Kipling J’étais fatigué de m’agiter dehors, cet endroit plein de cons qui ne vous veulent pas forcément du bien. J’étais donc retranché chez moi avec Charlotte, fermement décidé à être aussi contre-productif que possible. Le monde du travail, je connaissais. J’avais pas d’a priori idéologiques. Plutôt des contre-indications existentielles, de l’ordre de la flemme. Sacrifier sa vie au stress et à la mesquinerie me semblait être un effort déraisonnable dans la mesure où je n’étais pas certain d’atteindre l’âge de la retraite. Je me vautrais donc dans la paresse par vocation, comme d’autres s’oublient dans le traGringoland 8 vail. Une forme de lâcheté enrobée d’alibis philosophiques. Mon activité sociale était limitée au strict nécessaire : aller faire les courses à l’épicerie et régler des paperasses pour les allocs. Je me contentais de pas grand-chose. Je n’avais rien. Pas de meuble, juste un sofa et une parabole. C’était suffisant. Je passais ma vie devant la télévision. Idéal pour éviter de s’ennuyer. Pas fatigant. J’avais depuis longtemps constaté qu’on pouvait survivre avec la télé comme seule compagnie. C’est un monde en soi, existant par lui-même, très distrayant. Je regardais tout. J’avais la culture mondiale à portée de télécommande. Je pouvais apprécier la diversité de la cuisine traditionnelle moldave ou me tenir au courant des derniers tubes pakistanais. Car tout ermite que j’étais, je restais connecté à la marche du monde extérieur. Il s’en passait des pas belles. Le monde partait en brioche et les gens avaient peur. La vision de la souffrance universelle faisait du dégât dans les salons à l’heure du repas. L’ironie, le détachement et quelques autres ruses de Sioux me permettaient de ne pas céder à la colère devant l’absurde. Je me laissais réconforter de bonne grâce par certains jeux, notamment Des chiffres et des lettres, à l’heure du goûter. Voilà une émission qui conservait son intégrité au fil des décennies dans un monde changeant et troublé. La gymnastique mentale imposée par le concept du jeu pouvait même passer pour de la subversion dans l’abrutissement général 9 qui régissait le monde cathodique. Mais l’abrutissement ne me gênait pas. J’étais consentant. Les variétés étaient en général correctement ficelées et le temps passait bien entre deux vannes éculées et un playback de lolitas se trémoussant sur de la daube. Il y avait bien quelques émissions où l’on cause, mais je ne tenais pas particulièrement à devenir intelligent. À quoi bon ? Tout allait bien. J’étais démiurge en mon studio, armé d’une télécommande qui faisait de moi le maître du seul univers palpable dans mes 17 m 2 (je n’ai pas de fenêtres) : cent vingt-quatre chaînes. Clairement, il ne pouvait rien m’arriver. Non, je n’étais vraiment pas à plaindre. Je m’endormais régulièrement satisfait devant les ballets russes ou quelque Thema sur les îles du Pacifique. Tous mes besoins vitaux étaient comblés. J’avais même l’impression d’exister quand tous ces nazes venaient se ridiculiser de plein gré à raconter leur intimité sous prétexte qu’ils étaient chauffeurs routiers, starlettes ou unijambistes. J’étais leur confident. Je rigolais de bon coeur devant certaines émissions dites de télé-réalité. Ce terme me convenait dans la mesure où ces programmes mettaient en scène le mensonge et que le mensonge était le moteur, la norme et donc la réalité de nos sociétés. On avait tranquillement intégré l’humiliation comme ressort dramatique du troisième millénaire. Ça me permettait de me fendre la gueule en regardant des ingénieurs contraints de manger des testicules de mouton, Gringoland 10 ou des bouchères d’une tonne se pointer devant un jury sadique l’espoir au ventre pour bégayer du Lara Fabian avant de partir en pleurant. Sur le plan hormonal, je me soulageais de mes trop-pleins grâce à XXL, ou sur le maquillage de Morgane dans Amour, gloire et beauté. Mais mes véritables jouissances, je les obtenais devant Planète ou National Geographic Channel. Des cameramen intrépides m’emmenaient à la découverte de contrées lointaines où les lamantins batifolaient peinards, où la nature exsudait une beauté et une cruauté éternelles bien éloignées du monde que je fuyais. La vie urbaine occidentale, avec ses codes sociaux alambiqués, avait réussi à transposer les lois de la nature à un environnement post-moderne. Ne parlait-on pas de jungle urbaine ? La cruauté avait bien survécu. Mais la grâce du béton ne m’était jamais parvenue et le concert des klaxons arrivait difficilement à m’émouvoir comme les premiers pas d’un bébé antilope. C’est ainsi que Charlotte remplissait avec ferveur mon besoin d’humanité, du moins au début. On s’était connus par hasard et par l’intermédiaire d’un ami qui voulait s’en séparer. Au premier regard, je l’avais prise pour un caniche. Je n’y connaissais rien, j’avais toujours trouvé un peu con d’avoir des animaux de compagnie. Ça trahissait une carence affective ou un besoin de domination non satisfait au contact des hommes. J’avais alors 11 réalisé que c’était exactement ma situation et j’avais adopté Charlotte qui s’est avérée être un berger des Pyrénées. Soit une sorte de serpillière exagérément affectueuse, au regard perdu entre les poils. Un clébard inutile, peureux, assisté, mais sympa. On avait des points communs. Nos relations étaient saines, de type compassionnel. Nous vibrions et déprimions ensemble. C’était un bon chien. Charlotte partageait mon engouement pour la télévision. Nous passions un temps fou à zapper tous les deux, avachis dans le sofa. Elle approuvait ou désapprouvait les programmes par différents grognements que j’avais assimilés. On se comprenait bien. Son émission préférée, c’était 30 millions d’amis. Je sacrifiais parfois Des chiffres et des lettres pour lui permettre d’aller renifler derrière l’écran quand Mabrouk apparaissait. On a passé pas mal de temps comme ça. Je regardais l’Occident s’écrouler en douceur, d’une chute amortie par les paillettes. Du pain et des jeux, en triple ration pour tout le monde solvable. Ça me convenait d’être où j’étais. Reclus, je ne risquais pas grand-chose. Et en ne faisant rien, je ne faisais rien de mal. J’espérais de la sorte ne pas contribuer au chaos ambiant. C’est Charlotte qui m’a donné les premiers signes d’inquiétude. Je l’ai retrouvée un soir, affalée devant la Starac’, complètement défoncée. Elle avait fini tous les mégots de tarpouf, l’oeil vitreux. Gringoland 12 Elle essayait d’accompagner de ses gémissements un karaoké de Claude François. C’était moche. Je l’ai bien observée dans les jours qui ont suivi. Elle avait le poil un peu terne. Elle ne manifestait plus aucun intérêt pour les émissions animalières. Elle faisait la sieste à l’heure de 30 millions d’amis. Au début, j’attribuais ça à un mid-life crisis ou à la solitude. Je culpabilisais. J’ai dégoté l’intégrale de Rintintin dans un vidéoclub : elle a à peine jeté un oeil. Ce chien était neurasthénique. J’étais moi-même en train de m’étioler. À force de mater des trucs de vieux, mon métabolisme avait fini par se ralentir. Les jours low-fi, j’enchaînais Derrick et Laurent Romejko, un cocktail explosif qui avait déjà fait des victimes dans plusieurs maisons de retraite. Pour être honnête, ça n’allait plus du tout. Depuis plusieurs mois, dans Amour, gloire et beauté, Morgane refusait d’avouer le nom du père de son enfant. Le suspense avait fini par me lasser. Je bloquais parfois des journées entières sur la mosaïque. Seize petits bouts de fenêtres sans son. Luchini et Zidane en simultané. Des surfeurs sautent des barres rocheuses dans les homards de Maïté. Il fait 28 degrés à Tunis, Porte de Bagnolet fluide. Le nouveau Phil Collins est « enfin » disponible, un homme vient de tuer sa mère. Impossible de faire un choix. Trop de choses m’ar13 rivent en même temps. Qui peut comprendre ça ? Je me noyais dans le flot, emporté par le tourbillon des informations permanentes et finalement sans objet. Je dormais devant mon écran le plus clair de mon temps. Un sommeil entrecoupé de jingles pub et de rêves étranges. J’assistai à une grande partouze réunissant des top models de toutes les couleurs, des nains, des envoyés spéciaux et des cruciverbistes. Méga-bandant, pas le droit de toucher. J’étais seize personnes en train de faire des tas de choses différentes et un oeil mécanique me regardait distraitement. J’avais peur de me réveiller transformé en lofteur. Je me levais à peine assez tôt pour pouvoir regarder Des chiffres et des lettres. Mes résultats baissaient. Je faisais rarement mieux que six lettres (comme iguane). Je n’avais pas trouvé un compte est bon depuis des lustres. Je dormais trop, j’étais tout le temps fatigué. J’avais perdu toute notion du jour et de la nuit. La petite épicerie du coin n’était pas ouverte pendant mes heures d’éveil. Il restait un pot de mayonnaise dans le frigo. Vers février, je fus pris d’une faim abominable. Une véritable envie de quelque chose, urgente et irrépressible. Ça ne m’était pas arrivé depuis des mois. J’ai couru dehors. La première vision fut l’arche d’un McDonald’s. Je me suis enfilé quatre Big bacon en neuf minutes. J’étais repu, plein comme un oeuf, malade. Je n’avais pas fait attention à l’odeur en rentrant. Ça sentait le graillon, l’adolescent et la frustration. Je rentrai chez moi en titubant. Gringoland 14 La télé était allumée sur Qui veut gagner des millions ? Jean-Pierre Foucault demandait à Jacqueline, ouvrière à Valenciennes, le nom du point culminant de la planète. Charlotte n’était pas là. Je l’ai trouvée dans la salle de bain, agonisante. Elle avait avalé la quasitotalité d’une boîte de somnifères. Je l’ai prise dans mes bras, affolé. Son regard déjà un peu éteint me disait : — Pardon, mais tu n’as pas su réagir quand il était encore temps. Ça ne sert à rien de vivre dans ce monde-là. Je ne pouvais plus. Elle est morte au moment où Jacqueline gagnait une cuisine Mondial Kit. Clint Eastwood l’a dit avant moi : le monde est divisé en deux catégories. Ceux qui passent à la télé et ceux qui regardent la télé. Le monde visible et le monde visé, qui est invisible. Le monde visible est fluctuant. Une armée de caméras déplace son point de vue, quadrille la planète et impose une réalité parallèle mais commune, subie par les habitants du monde visé, c’est-à-dire les gens. À ma connaissance, ces derniers n’existent pas. Sinon on les verrait. Ça m’embêtait quand même un peu, cette idée. Je n’étais jamais passé à la télé. Des milliards de gens devaient donc s’imaginer que je n’existais pas. Eux non plus, en même temps. C’est perturbant. La planète mentale rétrécit en élargissant le champ de vision des hommes. On se regarde 15 dans le blanc des yeux et on ne se voit pas forcément mieux. «Une grande déstabilisation est à l’oeuvre », pérorai-je, en regardant Nicolas Hulot remonter vers les sources du Gange. Un habitant de Bénarès commentait les effets du 11 septembre en se brossant les dents dans le fleuve sacré charriant des cadavres. Ça a l’air magnifique, l’Inde. Une civilisation millénaire, incompréhensible, avec ces crèvela- faim qui cajolent des vaches bien portantes. Un éclair de lucidité me sauta à la gorge. J’étais triste, pâle, je m’emmerdais comme un rat mort. J’avais le cadavre d’un chien sur la conscience et dans ma salle de bain. Charlotte avait raison. On ne peut pas passer sa vie à ricaner de loin. Ma retraite cathodique était un échec. La télé ne rend pas seulement con, elle rend surtout malheureux. J’en suis venu à penser que les derniers hommes étaient ceux qui se passaient de télévision. Je suis monté au premier étage de la tour Eiffel et j’ai balancé mon Philips coin carré. Deux secondes de vol, un petit crash. Les employés de TDF travaillant dans l’abri anti-atomique situé sous la tour n’ont rien entendu. Il fallait maintenant que je me repositionne face à l’existence. On ne peut pas vivre sans le concours d’autres êtres humains. Le monde est vaste et accessible. Il faut que je vérifie que tout ceci n’est pas une illusion. Il faut que j’aille voir ailleurs comment les gens vivent. Il faut que j’aille en Inde. Ou ailleurs. 17 « I was alone, I took a ride, I didn’t know what I would find there. » Lennon/Mc Cartney J’ai vendu mon sofa et j’ai acheté un billet d’avion. J’ai dormi deux heures. Je me suis réveillé comme un seul homme pour ne pas rater mon vol. Ça me faisait bien peur de rater mon avion, plus que de le voir s’écraser sur une tour. Question de probabilité. Je déteste les aéroports. Envahis par les marques jusqu’au moindre pixel, peuplés de businessmen propres qui font tourner la machine, de beaufs qui cherchent leur chemin, de vieux Américains qui sont chez eux et de jeunes cons qui s’habillent pour prendre l’avion comme s’ils allaient aux Oscars. Tout le confort Gringoland 18 moderne, aseptisé et caricatural. Des enseignes de luxe à portée de main entre deux correspondances. De quoi consommer pour ne pas paniquer. Tout est bien. J’adore les avions. On est moins bien installé, c’est vrai. Mais on vole et il ne faut pas oublier qu’on peut faire la course avec le soleil. Les voyages ont cela de rigolo qu’ils permettent d’être partout à la fois. Là, je suis nulle part entre l’Islande et le Sri Lanka, à 10 000 mètres d’altitude et 900 km/h. J’ai douze chaînes sur mon écran. Je somnole devant Shrek (marrant) et Tomb Raider (beaux tétés). Ma voisine de fauteuil est une jeune Canadienne avec une tête d’Anglaise. Elle ose à peine me dire qu’elle est employée chez Microsoft : — Je travaille pour Satan, me glisse-t-elle avec un clin d’oeil et un accent à reconduire Céline Dion à la frontière. Elle a passé deux semaines en Espagne, où elle n’a rien trouvé de mieux à faire que « du shopping ». Elle dit qu’elle est contente mais aussi qu’elle est contente de rentrer parce que « deux semaines toute seule, c’est long ». Comme elle me saoulait, je me suis reconcentré sur mon écran. Un Jean Claude Van Damme plus aware que jamais devait éclater pas mal de tronches pour venger un ami lâchement assassiné par un cartel mafieux. J’engageai la conver19 sation avec mon autre voisin, qui s’avéra être un Argentin plein d’attentions. — C’est très dangereux notre ville d’arrivée, beaucoup de violence. Il ne faut jamais se promener seul, me prévint-il. — Les gens disent ça dans toutes les villes du monde, non ? — Peut-être, mais là-bas c’est pire. Jean-Claude Van Damme était dans une sale passe. Blessé, il était entouré par une dizaine de types patibulaires armés de gourdins et de couteaux qui souhaitaient clairement le finir. Cela dit, je ne m’inquiétais pas beaucoup pour lui. J’observai avec quelle maestria Jean-Claude s’en sortait en essayant de noter quelques feintes de corps et autres coups tordus utiles pour se débarrasser de quelqu’un qui en veut à votre vie. J’ai fermé les yeux et Lara Croft est venue me supplier de la sodomiser, vigoureusement de préférence. Je me suis vu dans l’obligation de décliner l’offre de la cyber-gourgandine. J’ai une mission à accomplir, je ne peux pas me permettre de me disperser. Je caressai donc la joue de la bougresse dévastée par mon refus et me réveillai avec une solide érection. Mes voisins m’ont regardé d’un oeil inquiet, il se peut que j’aie hurlé des insanités pendant mon sommeil. Gringoland 20 Le pilote a atterri comme un chef. Sur le bitume devant l’aéroport, j’avais un numéro de téléphone et un billet retour pour l’Europe. Je me suis jeté dans un bus en direction du centre-ville. Étourdi par le jetlag et un exotisme embryonnaire, je m’affalai sur le premier siège. Il faisait nuit derrière la vitre. J’y étais sur mon autre continent. Maintenant que je suis arrivé quelque part, je peux me poser la question : pourquoi le Mexique? C’est tellement grand qu’on ne sait pas par où commencer. C’est pas une ville, c’est un monstre. Mexico déborde de partout. Mexico dévore le Mexique, Gargantua fait ville. L’agglomération empiète sur les États voisins, sa croissance l’étouffe. Chaque jour, des milliers de personnes affluent au distrito federal. Ils arrivent de tout le pays parce que ça brille de loin. La population a triplé en vingt ans, paraît-il. Mais de toute évidence, c’est impossible à chiffrer, une machine pareille. La première chose à faire, c’est prendre de la hauteur. Du haut de la torre latino-americana, on est largement au-dessus du niveau de la mer et le monde est une ville aux contours impossibles noyés sous la pollution. Des centaines de milliers de personnes sont nées ici et n’ont jamais dépassé cet horizon physique. Une armée de coccinelles Volkswagen 21 alimente en globules verts et blancs les artères de la bête dont le sang bout en permanence. Mexico ne s’arrête jamais. Mexico est un chaos, un chaos qui fonctionne, quelque part dans l’inachevé. Je suis une minuscule cellule, un corps étranger. Ça me convient. Je suis seul dans la plus grande ville du monde avec rien à faire. 2422 mètres d’altitude, zéro pression. Je ne connais rien et j’ai tout à découvrir. Maintenant il faut plonger. Je découvre : La plus grande place d’Amérique latine, le Zocalo, construite sur les ruines d’un temple aztèque. Des fusils-mitrailleurs qui gardent les boulangeries. Des vendeurs de tacos dans les gaz d’échappement. Des costards cravates sur des embonpoints gominés. Des militaires qui fument en faisant des bras de fer à l’entrée du palais présidentiel. Des mamies qui lisent des BD érotiques sur les bancs publics. Des odeurs chaudes qui donnent envie d’arrêter de fumer. Des dégradés de couleur sur la gueule des gens, du rare blanc laiteux à l’ocre vif. Le clochard avec les plus gros sourcils du monde assis dans un fauteuil club au milieu de la circulation. Un groupe de funk qui chante que Jésus est vivant. Des enfants qui dorment au bord de l’autoroute. Des ruines qui côtoient les tours de verre. Gringoland 22 Des bidonvilles en construction permanente sur des dizaines de kilomètres. Des nounours peints sur les murs, assourdis par le vacarme de la respiration coordonnée de vingt-cinq millions de personnes. Une ville bandante à visiter, impossible à habiter. Je me promène depuis plusieurs jours sur le marché qui part du Zocalo et s’enfonce dans des ruelles qui vont sûrement jusqu’au Brésil. Une ville dans la ville. Les puces de Saint-Ouen au soleil. Des étals par milliers qui vendent à peu près tout, et surtout n’importe quoi. Beaucoup de vêtements, des piles, des tournevis, des jouets, des lotions contre le mal de dos. Des livres. Guide de l’épanouissement sexuel dans le couple, Tous les secrets du tarot, Mein Kampf. Des stands de musique proposent tous les disques, gravés pour dix pesos. Je fais une bonne razzia, incluant un « mejor de » Vicente Fernandez, le roi des mariachis. Des vendeurs perchés aux réverbères et dotés de mégaphones hurlent toute la journée leur même mélodie traînante : « cinco pesos, le vale », en glissando do-mi-do-sol. Je longe une rue où on ne vend que des chaussures sur des kilomètres, ce qui laisse supposer que les Mexicains ont beaucoup de pieds. Puis une autre où on trouve des robes de mariée et pas autre chose. Des centaines de magasins col23 lés les uns contre les autres, qui proposent tous la même chose au même prix. Je vais acheter des clopes à la pharmacie en me disant que je peux rester très longtemps dans ce pays avant de comprendre quoi que ce soit. J’avais utilisé ce numéro de téléphone. Nous roulions au pas sur l’avenida Insurgentes, une autoroute transperçant Mexico de part en part, sur quelque chose comme soixante kilomètres. La circulation était évidemment démentielle. Des moustachus à casquettes installés sur la chaussée avec des tables vendaient des journaux, des chewing-gums et des boissons. Leur peau était couleur Co2 et ils devaient avoir des bronches Germinal. Rafael prit deux cocas et tendit huit pesos sans regarder la main qui les acceptait. Je squattais depuis quelques jours chez lui, dans les beaux quartiers de San Angel. Trotski avait été assassiné à quelques kilomètres, mais c’était il y a longtemps, le quartier était sûr. Rafael était pété de thunes depuis plusieurs générations ce qui lui autorisait ces manières quasi aristocratiques, décontractées voire ennuyées. Il était content de me voir. On avait sympathisé en Europe où il vadrouillait en marge de ses études. Il me faisait visiter son monde avec enthousiasme. Il était assez grand pour un Mexicain, plutôt costaud avec des traits fins et Gringoland 24 une mâchoire carrée. Il avait mon âge et de vagues projets. Monter un journal. Il avait déjà le titre : Oh yeah ! Ça sonnait bien. Il m’expliquait qu’il n’avait pas le droit de prendre sa voiture aujourd’hui, la circulation étant alternée en fonction du numéro des plaques pour réduire la pollution. J’étais surpris d’apprendre l’existence d’un code de la route dans cette ville. J’avais remarqué que les composantes essentielles d’un véhicule étaient le klaxon et l’icône religieuse, qui n’empêchaient pas les massacres routiers à grande échelle. En cas de contrôle policier, qu’on soit en règle ou pas, il fallait toujours avoir de la monnaie sur soi, car les flics sont mal payés. C’est dans les moeurs. Rafael quitta Insurgentes pour s’engager sur une bretelle. Ça devenait bidonville, seules les églises brisaient l’homogénéité des innombrables petites constructions carrées. Fractales de la misère, sans l’eau courante. — Ferme ta porte à clé. C’est zone de kidnapping express par ici. — C’est joli comme expression. Ça consiste en quoi ? — On te braque dans ta voiture, on t’enlève et on envoie un de tes doigts à ta famille avec une demande de rançon. — Sympa. — Tu viens faire quoi ici exactement ? — Du tourisme, je crois. — Ça va te plaire. C’est un grand pays le Mexique. Il y a des milliers de choses à faire, si tu as du temps. — C’est la seule chose que j’ai, en fait. — Je sais par quoi on va commencer. |
|
|